Le sample est l’une des grandes techniques de création de la musique moderne. Une boucle de batterie, une phrase de cuivres, une ligne vocale tirée d’un vieux disque peuvent donner son identité à un morceau. Mais conserver cet extrait dans une version commerciale suppose des vérifications précises, et le plus tôt possible. Voici la méthode pour savoir si un sample peut rester, et à quelles conditions.
Le mot « sample » désigne ici la reprise d’un fragment d’un enregistrement existant, intégré tel quel ou transformé dans une nouvelle production. Il se distingue de la reprise d’une chanson ou de son adaptation, que nous abordons dans l’article reprise, adaptation et sample, et de l’utilisation de sons issus de banques sous licence, qui obéissent à leurs propres règles.
La difficulté du sampling tient à un point souvent méconnu : un extrait d’enregistrement contient à la fois un enregistrement, protégé par les droits du producteur et des artistes-interprètes, et le plus souvent une part de l’œuvre musicale, protégée par le droit d’auteur. Les deux doivent être pris en compte.
L’essentiel en cinq points
- Un sample mobilise en général deux autorisations : celle des titulaires du master et celle des ayants droit de l’œuvre.
- Même un fragment très court peut nécessiter une autorisation s’il reste reconnaissable.
- Il faut identifier précisément la source avant de pouvoir contacter les bons interlocuteurs.
- La démarche prend du temps : elle doit commencer bien avant la date de sortie.
- Le rejeu ou la recréation permettent parfois de simplifier la situation, sans supprimer les droits sur l’œuvre.
Les deux familles de droits en jeu
Comme nous l’avons expliqué dans l’article sur la différence entre master et composition, un enregistrement et l’œuvre qu’il contient relèvent de titulaires différents.
Ce que contient un extrait
Deux autorisations distinctes à obtenir
L’enregistrement
Droits du producteur du phonogramme (souvent un label) et, selon les cas, des artistes-interprètes. On parle d’autorisation « master ».
L’œuvre
Droits des auteurs et compositeurs, gérés par leurs éditeurs. On parle d’autorisation « édition » ou « publishing ».
Obtenir l’accord du label sans celui de l’éditeur, ou l’inverse, ne suffit pas. Les deux négociations peuvent être menées en parallèle, mais elles sont indépendantes et peuvent aboutir à des conditions différentes, voire à un refus de l’une des parties.
La question des extraits très courts
Une idée répandue veut qu’un extrait de quelques secondes puisse être utilisé librement. Ce n’est pas le cas. La Cour de justice de l’Union européenne a jugé en 2019, dans l’affaire Pelham, que la reproduction d’un échantillon sonore, même très bref, relève en principe du droit exclusif du producteur de phonogrammes, sauf si l’extrait est intégré sous une forme modifiée et non reconnaissable à l’écoute.
En pratique, la prudence s’impose : si un auditeur attentif peut reconnaître l’enregistrement d’origine, il faut considérer qu’une autorisation est nécessaire. La durée de l’extrait ne suffit pas à trancher la question, et la frontière de la « non-reconnaissabilité » reste délicate à apprécier.
Les exceptions au droit d’auteur et aux droits voisins, comme la courte citation ou la parodie, sont d’interprétation stricte. Elles ne doivent pas être considérées comme une solution par défaut pour un usage commercial, et leur application à un sample fait l’objet de débats juridiques : mieux vaut demander un avis spécialisé avant de s’y fier.
Étape 1 : identifier la source avec précision
Avant toute démarche, il faut savoir exactement ce qui a été samplé :
- le titre du morceau et les auteurs-compositeurs ;
- l’enregistrement précis (version studio, live, remaster, réédition) ;
- l’interprète et l’année de l’enregistrement ;
- le label d’origine et, si possible, le titulaire actuel du catalogue ;
- la durée et la position de l’extrait dans l’original, ainsi que son utilisation dans votre morceau (boucle, phrase isolée, transformation).
Attention aux sources indirectes : un extrait trouvé dans une compilation, une vidéo ou une banque de sons non officielle peut lui-même provenir d’un enregistrement protégé. Et un enregistrement peut avoir changé de mains plusieurs fois depuis sa sortie ; les identifiants comme l’ISRC, présentés dans notre article sur le code ISRC, et les bases de données des sociétés de gestion collective aident à retrouver les titulaires.

Étape 2 : retrouver les ayants droit
Pour le master, l’interlocuteur est le titulaire actuel des droits sur l’enregistrement : label d’origine, major ayant racheté le catalogue, ou parfois l’artiste lui-même s’il a récupéré ses masters. Pour l’œuvre, il s’agit des éditeurs des auteurs-compositeurs, ou des auteurs eux-mêmes s’ils ne sont pas édités.
Certains labels et éditeurs disposent d’un service dédié aux demandes d’autorisation. Pour les catalogues plus difficiles à retracer, des professionnels spécialisés dans l’obtention des autorisations (souvent appelés « clearance ») peuvent accompagner la démarche.
Étape 3 : préparer une demande claire
Une demande d’autorisation bien construite augmente les chances d’obtenir une réponse rapide. Elle doit contenir :
- la description de l’extrait (titre, enregistrement, durée, minutage) ;
- la manière dont il est utilisé (boucle continue, refrain, intro, transformation) ;
- une maquette ou un extrait du nouveau morceau ;
- l’identité de l’artiste et du producteur, et le contexte du projet ;
- les exploitations envisagées : plateformes, supports physiques, clip, synchronisation éventuelle ;
- les territoires et la date de sortie prévue.
Le parcours d’une autorisation de sample
À lancer dès que l’extrait est jugé indispensable
Étape 4 : comprendre ce qui se négocie
Les conditions d’une autorisation de sample varient beaucoup selon la notoriété de l’original, l’importance de l’extrait dans le nouveau morceau et le projet. On retrouve généralement :
| Côté master | Côté œuvre |
|---|---|
| Somme forfaitaire versée à la signature | Part des droits d’auteur du nouveau morceau attribuée aux auteurs de l’original |
| Éventuel pourcentage sur les recettes du nouvel enregistrement | Éventuelle avance ou somme forfaitaire |
| Conditions d’usage (supports, durée, territoires) | Mention des auteurs d’origine dans les crédits |
| Crédit de l’enregistrement d’origine | Déclaration conjointe auprès des organismes de gestion collective |
Les ayants droit peuvent aussi refuser, sans avoir à se justifier. Un refus peut intervenir pour des raisons artistiques, d’image ou de principe. Il faut donc toujours prévoir une solution de repli.
Étape 5 : anticiper le calendrier
Obtenir une autorisation peut prendre plusieurs semaines, voire plusieurs mois, en particulier lorsque les titulaires sont nombreux ou difficiles à joindre. Le sample doit donc être traité comme un point critique du calendrier de sortie : aucune date définitive ne devrait être annoncée tant que les accords ne sont pas signés.
Les distributeurs demandent souvent de garantir que tous les droits ont été obtenus, comme nous l’avons vu dans l’article sur le contrat de distribution. Un titre publié avec un sample non autorisé peut être retiré des plateformes, et ses recettes bloquées ou réclamées.

Les alternatives au sample direct
Le rejeu ou l’interpolation
Plutôt que d’utiliser l’enregistrement original, on peut faire rejouer la partie par des musiciens, ou la recréer en studio. On n’utilise alors plus le master d’origine, ce qui supprime le besoin d’autorisation côté enregistrement. En revanche, l’œuvre reste reprise : l’autorisation des auteurs et éditeurs demeure nécessaire si la mélodie, le riff ou le texte sont reconnaissables.
La transformation radicale
Un extrait tellement transformé qu’il n’est plus reconnaissable peut, selon la jurisprudence européenne, échapper au droit du producteur de phonogrammes. Mais l’appréciation est délicate et le risque reste réel. Cette voie ne doit pas être empruntée sans conseil.
Les banques de sons sous licence
Les banques de sons commerciales proposent des boucles et échantillons accompagnés d’une licence d’utilisation. Elles offrent une sécurité bien supérieure, à condition de lire les conditions de la licence. Notre article sur les licences des banques de sons détaille ces vérifications.
La création originale
Enfin, l’extrait peut servir de référence pour composer une partie nouvelle, dans le même esprit, sans reprendre ni l’enregistrement ni les éléments caractéristiques de l’œuvre.
Les erreurs qui reviennent le plus souvent
- Croire qu’un extrait court peut être utilisé librement.
- Ne demander qu’une seule autorisation, master ou œuvre, en oubliant l’autre.
- Lancer les démarches après le mixage, voire après l’annonce de la sortie.
- Se fier à une autorisation orale ou à un simple message d’accord de principe.
- Penser que le rejeu dispense de toute autorisation.
- Utiliser un extrait d’origine inconnue trouvé en ligne.
- Oublier de déclarer les auteurs de l’original dans la répartition des droits.
Questions fréquentes
Peut-on sortir le morceau et régulariser ensuite ?
C’est risqué. Les ayants droit sont en position de force une fois le morceau publié, et peuvent exiger des conditions plus lourdes, le retrait du titre ou des dommages et intérêts. Mieux vaut régulariser avant toute exploitation.
Le sample est-il possible sur une mixtape gratuite ?
La gratuité ne supprime pas les droits. Une diffusion publique, même gratuite, reste une exploitation qui nécessite les autorisations.
Qui paie les autorisations ?
En général le producteur du nouvel enregistrement, pour le master, et la répartition des droits d’auteur est ajustée pour l’œuvre. Le contrat d’artiste ou de licence peut prévoir la prise en charge de ces coûts.
Faut-il créditer le sample ?
Oui, selon les termes de l’autorisation. Le crédit fait généralement partie des conditions négociées et doit figurer dans les métadonnées et sur les supports.
Cet article donne des repères généraux et ne constitue pas un conseil juridique.
À retenir
Conserver un sample dans un morceau commercial suppose d’identifier précisément la source, de retrouver les titulaires du master et de l’œuvre, d’obtenir deux autorisations écrites et d’intégrer ces démarches dans le calendrier de sortie. Les extraits courts ne sont pas exemptés s’ils restent reconnaissables. Le rejeu simplifie la question de l’enregistrement, mais pas celle de l’œuvre. Dans tous les cas, prévoir une solution de repli évite de bloquer un projet entier.
Sources et pour aller plus loin
- Cour de justice de l’Union européenne, arrêt du 29 juillet 2019, Pelham e.a., affaire C-476/17.
- Code de la propriété intellectuelle, articles L122-4, L212-3 et L213-1 (Légifrance).
- Droits sur le master et droits sur la composition
- Qui détient le master d’un enregistrement ?
- Coécriture : documenter les contributions
